Concernant la question de l'utilité, nous nous appuierons au départ sur les précurseurs du courant de pensée utilitariste et commencerons par critiquer leur conception ou définition de l'homme, c'est à dire la capacité qu'ils offrent par leur méthode à expliquer de façon totale les productions humaines passées et présentes en vertu d'un principe unique ainsi que de la négation de celui-ci.
Le manque de noblesse du terme " utile ", sa connotation plutôt
péjorative et instrumentale souvent employée pour caractériser
un objet en font généralement quelque chose de " vulgaire
", tout juste bon à être méprisé, ironisé,
ignoré ou considéré comme n'ayant que relativement peu
d'importance. Nietzsche incarne, même si c'est avec raison en ce qui le
concerne, ce genre d'émotions dans le Gai Savoir lorsqu'il aborde pour
la première fois le thème de l'utile : " Mais je dois ici,
pour une fois, faire plaisir aux utilitaristes, - ils ont si rarement raison
que cela fait pitié ! ".
Pourtant il semble inévitable de se référer à "
l'utile ", de faire appel à cette notion qui possède en effet
une grande présence quantitative dans de nombreux ouvrages ainsi que
dans le langage - qu'il soit commun ou non - : utile à, utile pour, intérêt,
but, avantage, profit, moyen
Tous ces termes rappellent de près
ou de loin " l'utile ".
"
Utile " est un terme extrêmement flexible et malléable dont
le champ d'action, auquel il semble impossible d'échapper, est immense
: prenons un exemple extrême avec la philosophie de Schopenhauer, ne pouvons-nous
pas prétendre que la négation du vouloir-vivre est utile pour
atteindre la sagesse ? Bentham est alors porté à dire que l'on
ne peut réfuter l'utile qu'au nom de l'utile : les références
changent, l'utile reste.
Néanmoins, cette extension de la notion pointe aussi sa faiblesse puisqu'à
force d'être citée dans des contextes très différents
- souvent en tant moyen pour atteindre une fin - elle finit par se dissoudre
et ne plus pouvoir être utilisée comme une notion centrale dans
l'argumentation.
C'est pourquoi les utilitaristes ont dû y amener des restrictions qu'ils
considèrent comme inintéressantes ou perverties grâce à
leur philosophie reposant sur la " moyenne ", donc le plus grand nombre
de personnes. Or il est logique, voir normal, que lorsque l'on cherche à
définir la nature de l'homme, on se réfère à ce
plus grand nombre qui perdure et est plus visible dans l'histoire ou l'évolution.
Nous pouvons donc nous demander si l'utilitarisme a eu ou non raison de faire
reposer sa philosophie sur le plus grand nombre pour définir l'homme,
s'il a effectivement bien perçu la pensée du plus grand nombre
ou seulement un reflet d'une société camouflant et transformant
le sens des actions humaines, voir les sélectionnant. En outre, le plus
grand nombre ne subit-il pas de temps en temps l'influence d'un " petit
nombre " qui le pousse dans une direction différente ? Si oui, devons-nous
considérer que " l'inutile " est alors supérieur à
" l'utile " et guide celui-ci ? Mais la question est surtout celle-ci
: quelle méthode présuppose l'utile lorsqu'il doit définir
l'homme ?
Les réponses que nous donneront aboutiront alors à la question
de la définition de l'homme que nous pourront aussi confronter à
la notion " d'utile ".
Tentons à présent de synthétiser ce que les précurseurs
de l'utilitariste définissent comme l'utile.
L'utile renvoie à un sentiment, à une sensation ressentit par
l'individu lorsqu'il est " bien ", plus exactement lorsqu'il "
se sent bien " (opposé au sentiment de " malaise "). C'est
sur ce sentiment, concernant la majorité des individus - sinon tous -,
que s'appuie l'utilitarisme pour se constituer : il devient alors la base d'une
certaine morale et détermine le but à atteindre dans la vie d'un
homme (essayer de conserver cet état le plus longtemps possible et en
faire une praxéologie - dans l'encyclopédie Universalis, R.Daval
considère d'ailleurs que Bentham est le libérateur de cette science).
Les précurseurs de l'utilitarisme vont alors rechercher les choses nécessaires
à cet état et les ramener à la définition d'une
bonne société, c'est à dire une société permettant
au plus grand nombre de personnes possibles de " se sentir bien "
le plus possible.
Une des choses nécessaire à cet état semblant être
acceptée par les utilitaristes en général sont les relations
avec les autres, les affections sociales qui suscitent souvent ce sentiment
de " bien-être ", " d'équilibre ", " d'harmonie
", " d'ordre " interne : ils regroupent cela sous le terme de
" sympathie ".
Cette définition de l'utile entraîne immédiatement un vocabulaire
de la " bonne mesure ", du " juste milieu ", " être
là où il faut quand il faut ", de la prudence au sens antique
du terme. Tout ce champ lexical mène alors l'utilitarisme à se
structurer autour d'une idée de calcul, d'une mathématique ayant
pour objet d'étude ce sentiment que ressent l'homme : la somme de certaines
conditions réunies autour d'un individu aboutira nécessairement,
provoquera plus facilement cet état d'esprit. Ces conditions sont des
conditions " utiles ".
De la sorte, l'utilitarisme considère que toute chose est " utile
à " une autre " pour " quelqu'un ou quelque chose (l'intérêt)
et cherche à trouver les choses que la majorité des hommes considèrent
comme " utiles " pour les conserver ou les améliorer. Cette
majorité définit le " juste milieu " dans l'intérêt
individuel, la norme dans laquelle on " se sent bien " et qu'il faut
respecter puisqu'elle montre la " bonne " nature humaine, celle à
laquelle il faut se conformer - plus l'individu s'écarte de la majorité,
plus il est perverti.
La première critique que nous pouvons adresser à l'utilitarisme
(mais aussi à l'utile en tant que moyen) est son rapport au temps. En
effet, l'utilitarisme considérant toute chose comme " utile à
[
] pour [
] ", il reste toujours ancré dans le contexte
présent et revêt donc une apparence d'immuabilité dont nous
ne pouvons nous extraire : Mandeville symbolise parfaitement ceci dans La fable
des abeilles en trouvant un caractère utile à toutes les manifestations
sociales ; du moment qu'elles sont suffisamment nombreuses pour être repérées.
Mais l'ordre n'est pas le caractère premier d'une société,
le caractère premier d'une société doit être l'organisation
étant donné que les sociétés humaines n'apparurent
pas immédiatement dans l'histoire de la vie et qu'elles se modifient
: E. Morin, dans La nature de la nature, note que " L'organisation d'un
système est l'organisation de la différence. Elle établit
des relations complémentaires entre les parties différentes et
diverses ainsi qu'entre les parties et le tout [
]. Les parties sont organisées
de façon complémentaires dans la constitution d'un tout ".
Ainsi, tant qu'il y a société, il y a organisation qui forme la
stabilité, c'est à dire prise en compte, par un moyen ou par un
autre, dans le circuit social de toute manifestation (tout au moins de toute
manifestation offrant un caractère quantitatif suffisant). L'ordre est
ainsi la résultante de l'organisation, il ne créé rien
par lui-même puisqu'il est statique.
L'utile ne se conçoit qu'a-posteriori - c'est ce qui conduit Rousseau
à considérer que l'invention des chaussures fut un luxe inutile
alors qu'il ne viendrait pas à l'esprit d'un utilitariste de nier leur
utilité - donc lorsque l'organisation a déjà trouvé
un ordre : l'utile pointe ensuite la relation qu'entretient une partie avec
une autre ou une partie avec le tout (la société ici) et comprend
la dynamique de l'organisation en termes " d'intérêts "
individuels.
Dès lors, tant que la société perdure, qu'est-ce qui pourrait
être considéré comme inutile puisque l'utilitarisme et l'utile
portent sur l'ordre et la stabilité présents ?
Les utilitaristes ont eu conscience de cette difficulté dissolvant la
notion et cela les a mené, non pas à définir " l'utile
", mais " l'utile dans l'utile " grâce à une référence
purement numérique : l'intérêt du plus grand nombre.
Toutefois, cette référence numérique conjuguée à
ce rapport au temps font de l'utilitarisme ainsi que de l'utilité des
principes d'animalité et non d'humanité en promouvant l'espèce
(c'est à dire le plus grand nombre) exclusivement. Une société
animale ne peut manquer d'être définie comme répondant à
l'utilité puisque chacun y a un rôle précis correspondant
à une exigence communautaire, donc à l'exigence du plus grand
nombre : les exemples ne manquent pas parmi les fourmis, les abeilles, les loups
Il y a pourtant nécessairement une différence entre l'animal vivant
dans le présent et qui sent instinctivement ce qui est utile pour l'espèce
tout en le conservant et l'homme pouvant s'extraire du présent et qui
a besoin d'abstraction pour définir ce qui est utile pour l'espèce
(ce que propose l'utilitarisme) tout en modifiant ses propres conditions d'utilité,
son intérêt.
Néanmoins, il est vrai que l'homme était d'abord un animal dont
l'évolution a été progressive ce qui signifie que, s'il
offre aujourd'hui de grandes différences avec les animaux, il fut plus
proche d'eux à un certain moment : les besoins vitaux ont dû être
satisfaits pour permettre à l'espèce de perdurer et ce qui permettait
de satisfaire ces besoins vitaux fut qualifié " d'utile " (ainsi,
le besoin de se nourrir étant satisfait, l'homme se " sent bien
").
Prenons maintenant un exemple sportif portant sur un footballeur qualifié
de " génie " : ce joueur semble naturellement doué pour
ce sport, il sent instinctivement les bonnes solutions qui sont conformes au
jeu. Pourrait-il être qualifié de " génie " s'il
ne saisissait pas, inconsciemment, consciemment ou de façon innée,
les règles du jeu ou plus exactement les règles utiles au bon
déroulement du jeu ? Ce serait d'autant plus faux qu'un génie
ne l'est généralement que dans un seul domaine. Simplement, le
génie pense et conçoit à l'intérieur de règles
qu'il a intégrées, il voit les possibilités qui se trouvent
à l'intérieur des limites définies par les règles.
Ainsi, au moment où l'utilitarisme se développe, l'homme est déjà
bien avancé dans son évolution. Mais il est aussi hors de doute
que cette évolution a due s'appuyer sur des règles (c'est pourquoi
les sociétés humaines et les sociétés animales offrent
des similarités troublantes observées par l'anthropologie) : il
nous faut donc considérer l'homme comme ayant été un animal
génial qui a pu intégrer les règles vitales - utiles à
la vie - afin d'en explorer les possibilités, d'explorer l'intérieur
vierge des limites. L'homme ne s'est donc pas libéré de l'utile
mais il l'a intégré. Mais puisque l'animal existe encore tout
en obéissant à un principe d'utilité, n'est-ce pas qu'il
n'y a aucune utilité à intégrer l'utilité ?
L'utilitarisme peut néanmoins arriver à expliquer cette différence
: Bentham pose en effet que tout acte vient d'un état permanent, que
celui qui accompli un acte est " disposé à " et que
cette motivation vient également du plaisir créé.
Mais le problème de l'utilitarisme et de l'utile vient de là :
tout homme obéit à un intérêt conscient et inconscient,
cet intérêt est déclenché par ce qu'il y a en lui
(il est " disposé à ") provoquant du plaisir une fois
qu'il est réalisé et ce plaisir motive alors l'homme qui renouvelle
ses intérêts et ainsi de suite.
L'utilitarisme, tout comme l'utilité, s'enferme alors dans un cercle
vicieux qui ne définit pas l'homme mais le décrit, l'utilité
n'est pas une explication mais une explicitation : or un des rôles d'une
définition est de pouvoir rendre compte d'une description et ce a-priori.
La méthode employée par les utilitaristes ou celle que présuppose
l'utile ne convient pas à une définition et encore moins à
une définition concernant l'homme qui est sans doute l'être le
plus changeant, dans ses apparences et ses manifestations, qui soit.
Effectivement, cette méthode prend comme base le passé sans toutefois
l'historiciser. Elle ne tire pas quelque chose des faits mais constate que l'idée
d'utilité leur convient assez bien. Ce faisant, elle considère
alors simplement que puisque " c'était " alors " c'est
" et donc " ce sera " car pour prendre en compte, pour concevoir
et déceler l'idée de but - par conséquent celle d'intérêt
ou d'utile -, il faut s'en référer uniquement à des actions
datées, passées et terminées. Pour différencier
la fin d'une action et le début d'une autre, l'utilitarisme pose comme
séparation l'apparition d'une émotion, c'est à dire que
l'utile ne se définira qu'à partir du moment où l'émotion
sera consciente, où l'individu pourra parler de cette émotion
: l'utile ne se définit encore que sur le passé.
C'est pourquoi il devient dès lors nécessaire d'admettre une idée
de calcul conscient et inconscient qui, potentiellement, contiendrait le but,
le résultat de l'addition. Pourtant la réduction d'une définition
de l'homme à un caractère mathématique n'a jamais prouvé
son exactitude par une démonstration : la méthode ne convient
pas. Et une méthode statistique s'invalide par le fait qu'elle ne sait
prendre le hasard en compte (que ce hasard soit réduit à un pourcentage
ne résout pas le problème car pour prévoir quelque chose
il faut nécessairement éliminer ce qui semble le moins probable)
et que l'homme a toujours un rapport constant et continu à son environnement.
Mais la véritable erreur vient de ce que ce n'est pas un enchaînement
rationnel que suit ici l'utilitarisme mais un enchaînement logique, nécessaire
à la validité du raisonnement en lui-même, et qui ne se
soucie plus des faits. Kant, dans La critique de la raison pure, remarque qu'
" une connaissance peut fort bien être complètement conforme
à la forme logique, c'est-à-dire ne pas se contredire elle-même,
et cependant être en contradiction avec l'objet ".
Concernant une définition de l'homme, la méthode des utilitaristes
ou présupposée par l'utile est un sophisme : le raisonnement est
conforme aux règles de la logique et néanmoins incorrect pour
une définition.
Pour définir l'homme par l'utile, il faut suivre le raisonnement suivant
: l'homme était ainsi dans le passé (il a toujours atteint un
but - tourné vers le plaisir), donc l'est dans le présent (il
recherche toujours un but donc doit le calculer) et le sera dans le futur ;
si il est ainsi dans le présent donc il doit être ainsi en tout
temps (il calcule plus ou moins consciemment son intérêt) puisque
c'est prouvé par le passé.
Mais les " donc ", le " puisque " et le " si "
ne sont pas rationnels, ils sont et resteront purement hypothétiques
car ils ne sont alimentés que par des exemples passés (l'action
présente doit se finir avant d'évaluer ses conséquences
par rapport au calcul prévu). Or un exemple n'est pas une démonstration
ou un argument en lui-même et ne peut servir de définition mais
seulement d'explicitation. Le bond du passé au présent n'offre
aucune légitimité : le calcul ne se voit pas dans le passé,
il est présupposé par rapport à une action - ayant fait
plaisir pour les utilitaristes.
Ainsi l'utile est toujours hypothétique mais refuse le statut d'hypothèse
: Bentham dit clairement que l'on ne peut réfuter l'utile qu'au nom de
l'utile, donc que l'utile est irréfutable. Mais si cela était
vrai, il n'aurait pas besoin de s'appuyer sur l'expérience : il y a contradiction.
Cette erreur dans le raisonnement conduit, via la supposition inexacte d'un
calcul, à un rapport faux et tronqué au temps, à l'idée
que l'homme peut décider de s'extraire du temps afin d'étudier,
de geler le contexte extérieur et d'en réunir les conditions nécessaires
à son intérêt et son plaisir : à faire comme si le
calcul n'avait pas eu lieu et n'était pas lui aussi objet de calcul mais
" une fin n'est jamais qu'un effet pensé comme règle de construction
de sa cause " (Ricoeur, Philosophie de la volonté).
Bergson, dans Essai sur les données immédiates de la conscience,
écrit en effet ceci : " Ne me demandez pas si le moi [...] pouvait
ou ne pouvait pas opter pour Y : [...] la question est vide de sens parce qu'il
n'y a pas de ligne MO, pas de point O, pas de chemin OY, pas de direction OX.
Poser une pareille question, c'est admettre la possibilité de représenter
adéquatement le temps par de l'espace, et une succession de simultanéité
" mais aussi que " c'est une question vide de sens que celle-ci :
l'acte pouvait-il ou ne pouvait-il pas être prévu, étant
donné l'ensemble complet de ses antécédents ? ". Le
calcul de l'utile ne diffère pas le temps de l'espace : je peux arrêter
mon corps ou suspendre mon esprit, le temps ne s'arrête pas pour autant.
Tout calcul se retrouve alors caduque, obsolète dans le temps et manque
son objet : " le temps ne demande pas à être vu, mais vécu
" (Bergson).
Regardons maintenant les rapports entretenus par l'utile et l'action humaine.
Une " bonne " action - une action utile - est une action " mesurée
", " équilibrée ", " naturelle ", le
milieu entre deux extrêmes l'un conduisant à un plaisir (une chose)
disproportionné et l'autre conduisant à une peine disproportionnée
(l'opposé de cette chose) mais les deux étant complémentaires
(pragmatisme).
Depuis Shaftesbury jusqu'à Bentham en passant par Hutcheson, la notion
" d'équilibre " est définie comme une sensation, un
ressenti qui est vécu : pour en penser quelque chose, l'homme doit l'avoir
ressenti. Il s'agit ensuite de garder cet " équilibre " qui
est en quelque sorte la garantie d'une bonne action puisqu'une bonne action
provoque cette émotion.
Outre le fait que l'utilitarisme présuppose encore un calcul par la même
erreur que celle vue plus haut, il applique également un effet en tant
que cause. L'émotion, ressentie, résulte de quelque chose, elle
ne naît pas ex-nihilo, elle est alors un effet et l'utilitarisme cherche
à en faire une cause donc à inverser arbitrairement le rapport
de l'un à l'autre. Sans doute cet état existe, mais rien ne prouve
que l'homme qui ressent cet état provoque des actions conformes à
l'intérêt du plus grand nombre : il suffit de penser à Socrate
ou au Christ. " L'intérêt du plus grand nombre " pointe
également une inversion du rapport de cause à effet : on déduit
l'utile a-posteriori puis l'on constate qu'il résultait d'un intérêt.
Dès lors on en vient à penser que tout intérêt mène
à l'utile. Puis, comme tout homme peut se ramener à un intérêt
selon ses idées et son vécu, on ramène alors l'homme à
l'utile. C'est cette erreur dans le raisonnement qui permet à Kant de
dire que l'on peut " prendre intérêt à une chose "
sans pour autant " agir par intérêt " (Fondements pour
la métaphysique des murs).
Suivant le raisonnement utilitariste, qui définit " l'harmonie "
comme une sensation, il nous faut conclure que " l'harmonie " diffère
d'un individu à l'autre et que la véritable harmonie est celle
du plus grand nombre : ce n'est donc plus l'harmonie mais " l'harmonie
dans l'harmonie ", tout comme c'était " l'utile dans l'utile
".
Mais qu'est-ce donc que ce plus grand nombre ? Il n'existe pas en-soi et doit
toujours se définir par rapport à quelque chose d'extérieur
: la société ou plus exactement un problème social sur
lequel l'individu peut être interrogé et jugé afin de définir
un " plus grand nombre " et un " petit nombre " regroupant
tout ce qui diffère du " plus grand nombre ". C'est dire que
l'utile et l'utilitarisme sont profondément ancrés dans un contexte
social : l'utilité ne peut pas décrire l'Homme mais uniquement
l'homme, donc certains hommes à un moment donné puisque le but
et l'utile sont présupposés par le problème social, ils
en font nécessairement parti en tant que critères discriminatoires.
De plus, en joignant " norme ", " harmonie " et " utilité
", l'action perd son caractère humain pour celui de l'animal. L'utilitarisme
cherche à rendre à l'homme une chose qu'il a perdue depuis qu'il
est homme : l'instinct. Un animal, s'il pouvait parler, répondrait immédiatement
si on lui demandait " est-ce que c'est utile ? " ; un homme répondra
" je ne peux pas le savoir " et un utilitariste répondra "
il faut faire le calcul ", mais si le calcul est nécessaire c'est
bien que l'utile résulte de quelque chose et qu'il faudra attendre sa
justification ou non par les faits, donc par le passé et le contexte.
En outre, l'utilitarisme présuppose que l'homme qui ressent le sentiment
de malaise ou qui se sent inutile préférera se mettre en question
plutôt que de mettre en question la collectivité, or c'est justement
cela qui différencie l'homme de l'animal.
L'utile induit les notions de causes et d'effets. Alors que l'utilitarisme ne peut penser une action en train de se faire (la conséquence restant hypothétique et l'intentionnalité se situant au départ de l'action), il semble que l'utile puisse y arriver à n'importe quel moment du temps en disant : telle cause produit tel effet donc cela sert à ceci Mais puisqu'une telle chose est possible, cela prouve bien que l'homme agit dans un continuum qui dissout la notion d'utilité. E. Morin, dans la Nature de la nature, écrit bien que " cause et effet : probablement n'existe-t-il jamais une telle dualité, - en vérité nous sommes face à un continuum dont nous isolons quelques éléments ".
Hume a bien compris que l'utilité ne définit pas et n'est qu'une
résultante, que l'utilité n'est qu'effet et non cause puisqu'il
pose une structure de la nature humaine et définit l'utile comme ce qui
conserve cette nature : ce n'est pas l'utilité qui définit l'homme,
ni l'homme qui définit l'utilité. L'utilité résulte
d'un contexte (social, émotionnel, instantané, politique
)
et ne prend un sens que dans celui-ci.
En cherchant à extraire la notion d'utilité de son contexte pour
en faire une définition de l'être, elle perd tout son sens et nous
n'arrivons pas à penser une nature de l'homme en termes d'utile ou d'inutile
car nous prenons une caractéristique pour le caractère. Comme
toute caractéristique, elle peut alors se retrouver partout, ce qui ajoute
à la confusion, mais ne répond jamais au " pourquoi "
sans s'ancrer ou se référer obligatoirement à ses conditions
d'apparitions.
Une définition est tenue en effet d'être indépendante des
contextes, c'est à dire qu'elle doit pouvoir rendre compte des différences
qui se trouvent entre eux et non s'expliquer par eux seuls. Aristote, dans les
Topiques, comprend le terme de définition comme " une proposition
qui énonce l'essence d'un être ou d'une chose ", un terme
qui s'extrait justement des conditions, du contexte.
En voulant faire de l'utilité l'essence de l'homme, " les utilitaristes
en viennent à un certain conservatisme [
] qu'il est nécessaire
à chaque fois de situer dans son contexte historique, politique et social,
[
] et à déboucher prudemment sur des projets d'institutions
nouvelles, des moeurs nouvelles, assez orientées finalement vers des
solutions socialisantes et solidaristes, plus conformes à l'équité
et, pour une part, aux aspirations égalitaires du temps " (R. Daval,
Encyclopédie Universalis). Nous avons vu que l'utilitarisme et l'utile
en tant que tel se constituent uniquement sur le passé, c'est pourquoi
cette analyse de R. Daval mettant l'accent sur le côté conservateur
donc sécurisant n'a, somme toute, rien de surprenant.
Ajoutons enfin une dernière chose pour conclure : si l'utilité
définissait l'homme, cela signifierait que l'homme la recherche, c'est
à dire qu'il cherche à conserver des conditions dans lesquelles
il se trouve déjà. Or nous avons vu que cela caractérise
plutôt l'animal puisque l'homme à la capacité d'intégrer
ce qu'il conserve - les habitudes - afin, non pas de les améliorer (cela
supposerait qu'elles soient encore conscientes donc non intégrées),
mais d'en explorer les possibilités pour en créer de nouvelles
: le génie et l'enfant caractérisent cela à merveille -
ou tout simplement le fait que l'homme marche sans y prêter attention.
Ni l'utilité, ni sa recherche ne peuvent alors définir l'homme.