Le sujet présenté réfère à trois termes aussi importants et incontournables les uns que les autres - l'" utile ", la " définition " et l'"homme " - et fait émerger deux problèmes distincts appelés à être discutés : la question de l'utilité et la question de la définition se rapportant toutes deux à l'homme.

Concernant la question de l'utilité, nous nous appuierons au départ sur les précurseurs du courant de pensée utilitariste et commencerons par critiquer leur conception ou définition de l'homme, c'est à dire la capacité qu'ils offrent par leur méthode à expliquer de façon totale les productions humaines passées et présentes en vertu d'un principe unique ainsi que de la négation de celui-ci.

Le manque de noblesse du terme " utile ", sa connotation plutôt péjorative et instrumentale souvent employée pour caractériser un objet en font généralement quelque chose de " vulgaire ", tout juste bon à être méprisé, ironisé, ignoré ou considéré comme n'ayant que relativement peu d'importance. Nietzsche incarne, même si c'est avec raison en ce qui le concerne, ce genre d'émotions dans le Gai Savoir lorsqu'il aborde pour la première fois le thème de l'utile : " Mais je dois ici, pour une fois, faire plaisir aux utilitaristes, - ils ont si rarement raison que cela fait pitié ! ".
Pourtant il semble inévitable de se référer à " l'utile ", de faire appel à cette notion qui possède en effet une grande présence quantitative dans de nombreux ouvrages ainsi que dans le langage - qu'il soit commun ou non - : utile à, utile pour, intérêt, but, avantage, profit, moyen… Tous ces termes rappellent de près ou de loin " l'utile ".

" Utile " est un terme extrêmement flexible et malléable dont le champ d'action, auquel il semble impossible d'échapper, est immense : prenons un exemple extrême avec la philosophie de Schopenhauer, ne pouvons-nous pas prétendre que la négation du vouloir-vivre est utile pour atteindre la sagesse ? Bentham est alors porté à dire que l'on ne peut réfuter l'utile qu'au nom de l'utile : les références changent, l'utile reste.
Néanmoins, cette extension de la notion pointe aussi sa faiblesse puisqu'à force d'être citée dans des contextes très différents - souvent en tant moyen pour atteindre une fin - elle finit par se dissoudre et ne plus pouvoir être utilisée comme une notion centrale dans l'argumentation.
C'est pourquoi les utilitaristes ont dû y amener des restrictions qu'ils considèrent comme inintéressantes ou perverties grâce à leur philosophie reposant sur la " moyenne ", donc le plus grand nombre de personnes. Or il est logique, voir normal, que lorsque l'on cherche à définir la nature de l'homme, on se réfère à ce plus grand nombre qui perdure et est plus visible dans l'histoire ou l'évolution.

Nous pouvons donc nous demander si l'utilitarisme a eu ou non raison de faire reposer sa philosophie sur le plus grand nombre pour définir l'homme, s'il a effectivement bien perçu la pensée du plus grand nombre ou seulement un reflet d'une société camouflant et transformant le sens des actions humaines, voir les sélectionnant. En outre, le plus grand nombre ne subit-il pas de temps en temps l'influence d'un " petit nombre " qui le pousse dans une direction différente ? Si oui, devons-nous considérer que " l'inutile " est alors supérieur à " l'utile " et guide celui-ci ? Mais la question est surtout celle-ci : quelle méthode présuppose l'utile lorsqu'il doit définir l'homme ?
Les réponses que nous donneront aboutiront alors à la question de la définition de l'homme que nous pourront aussi confronter à la notion " d'utile ".


Tentons à présent de synthétiser ce que les précurseurs de l'utilitariste définissent comme l'utile.
L'utile renvoie à un sentiment, à une sensation ressentit par l'individu lorsqu'il est " bien ", plus exactement lorsqu'il " se sent bien " (opposé au sentiment de " malaise "). C'est sur ce sentiment, concernant la majorité des individus - sinon tous -, que s'appuie l'utilitarisme pour se constituer : il devient alors la base d'une certaine morale et détermine le but à atteindre dans la vie d'un homme (essayer de conserver cet état le plus longtemps possible et en faire une praxéologie - dans l'encyclopédie Universalis, R.Daval considère d'ailleurs que Bentham est le libérateur de cette science). Les précurseurs de l'utilitarisme vont alors rechercher les choses nécessaires à cet état et les ramener à la définition d'une bonne société, c'est à dire une société permettant au plus grand nombre de personnes possibles de " se sentir bien " le plus possible.
Une des choses nécessaire à cet état semblant être acceptée par les utilitaristes en général sont les relations avec les autres, les affections sociales qui suscitent souvent ce sentiment de " bien-être ", " d'équilibre ", " d'harmonie ", " d'ordre " interne : ils regroupent cela sous le terme de " sympathie ".

Cette définition de l'utile entraîne immédiatement un vocabulaire de la " bonne mesure ", du " juste milieu ", " être là où il faut quand il faut ", de la prudence au sens antique du terme. Tout ce champ lexical mène alors l'utilitarisme à se structurer autour d'une idée de calcul, d'une mathématique ayant pour objet d'étude ce sentiment que ressent l'homme : la somme de certaines conditions réunies autour d'un individu aboutira nécessairement, provoquera plus facilement cet état d'esprit. Ces conditions sont des conditions " utiles ".
De la sorte, l'utilitarisme considère que toute chose est " utile à " une autre " pour " quelqu'un ou quelque chose (l'intérêt) et cherche à trouver les choses que la majorité des hommes considèrent comme " utiles " pour les conserver ou les améliorer. Cette majorité définit le " juste milieu " dans l'intérêt individuel, la norme dans laquelle on " se sent bien " et qu'il faut respecter puisqu'elle montre la " bonne " nature humaine, celle à laquelle il faut se conformer - plus l'individu s'écarte de la majorité, plus il est perverti.


La première critique que nous pouvons adresser à l'utilitarisme (mais aussi à l'utile en tant que moyen) est son rapport au temps. En effet, l'utilitarisme considérant toute chose comme " utile à […] pour […] ", il reste toujours ancré dans le contexte présent et revêt donc une apparence d'immuabilité dont nous ne pouvons nous extraire : Mandeville symbolise parfaitement ceci dans La fable des abeilles en trouvant un caractère utile à toutes les manifestations sociales ; du moment qu'elles sont suffisamment nombreuses pour être repérées.
Mais l'ordre n'est pas le caractère premier d'une société, le caractère premier d'une société doit être l'organisation étant donné que les sociétés humaines n'apparurent pas immédiatement dans l'histoire de la vie et qu'elles se modifient : E. Morin, dans La nature de la nature, note que " L'organisation d'un système est l'organisation de la différence. Elle établit des relations complémentaires entre les parties différentes et diverses ainsi qu'entre les parties et le tout […]. Les parties sont organisées de façon complémentaires dans la constitution d'un tout ". Ainsi, tant qu'il y a société, il y a organisation qui forme la stabilité, c'est à dire prise en compte, par un moyen ou par un autre, dans le circuit social de toute manifestation (tout au moins de toute manifestation offrant un caractère quantitatif suffisant). L'ordre est ainsi la résultante de l'organisation, il ne créé rien par lui-même puisqu'il est statique.
L'utile ne se conçoit qu'a-posteriori - c'est ce qui conduit Rousseau à considérer que l'invention des chaussures fut un luxe inutile alors qu'il ne viendrait pas à l'esprit d'un utilitariste de nier leur utilité - donc lorsque l'organisation a déjà trouvé un ordre : l'utile pointe ensuite la relation qu'entretient une partie avec une autre ou une partie avec le tout (la société ici) et comprend la dynamique de l'organisation en termes " d'intérêts " individuels.
Dès lors, tant que la société perdure, qu'est-ce qui pourrait être considéré comme inutile puisque l'utilitarisme et l'utile portent sur l'ordre et la stabilité présents ?

Les utilitaristes ont eu conscience de cette difficulté dissolvant la notion et cela les a mené, non pas à définir " l'utile ", mais " l'utile dans l'utile " grâce à une référence purement numérique : l'intérêt du plus grand nombre.
Toutefois, cette référence numérique conjuguée à ce rapport au temps font de l'utilitarisme ainsi que de l'utilité des principes d'animalité et non d'humanité en promouvant l'espèce (c'est à dire le plus grand nombre) exclusivement. Une société animale ne peut manquer d'être définie comme répondant à l'utilité puisque chacun y a un rôle précis correspondant à une exigence communautaire, donc à l'exigence du plus grand nombre : les exemples ne manquent pas parmi les fourmis, les abeilles, les loups…
Il y a pourtant nécessairement une différence entre l'animal vivant dans le présent et qui sent instinctivement ce qui est utile pour l'espèce tout en le conservant et l'homme pouvant s'extraire du présent et qui a besoin d'abstraction pour définir ce qui est utile pour l'espèce (ce que propose l'utilitarisme) tout en modifiant ses propres conditions d'utilité, son intérêt.
Néanmoins, il est vrai que l'homme était d'abord un animal dont l'évolution a été progressive ce qui signifie que, s'il offre aujourd'hui de grandes différences avec les animaux, il fut plus proche d'eux à un certain moment : les besoins vitaux ont dû être satisfaits pour permettre à l'espèce de perdurer et ce qui permettait de satisfaire ces besoins vitaux fut qualifié " d'utile " (ainsi, le besoin de se nourrir étant satisfait, l'homme se " sent bien ").
Prenons maintenant un exemple sportif portant sur un footballeur qualifié de " génie " : ce joueur semble naturellement doué pour ce sport, il sent instinctivement les bonnes solutions qui sont conformes au jeu. Pourrait-il être qualifié de " génie " s'il ne saisissait pas, inconsciemment, consciemment ou de façon innée, les règles du jeu ou plus exactement les règles utiles au bon déroulement du jeu ? Ce serait d'autant plus faux qu'un génie ne l'est généralement que dans un seul domaine. Simplement, le génie pense et conçoit à l'intérieur de règles qu'il a intégrées, il voit les possibilités qui se trouvent à l'intérieur des limites définies par les règles.
Ainsi, au moment où l'utilitarisme se développe, l'homme est déjà bien avancé dans son évolution. Mais il est aussi hors de doute que cette évolution a due s'appuyer sur des règles (c'est pourquoi les sociétés humaines et les sociétés animales offrent des similarités troublantes observées par l'anthropologie) : il nous faut donc considérer l'homme comme ayant été un animal génial qui a pu intégrer les règles vitales - utiles à la vie - afin d'en explorer les possibilités, d'explorer l'intérieur vierge des limites. L'homme ne s'est donc pas libéré de l'utile mais il l'a intégré. Mais puisque l'animal existe encore tout en obéissant à un principe d'utilité, n'est-ce pas qu'il n'y a aucune utilité à intégrer l'utilité ?


L'utilitarisme peut néanmoins arriver à expliquer cette différence : Bentham pose en effet que tout acte vient d'un état permanent, que celui qui accompli un acte est " disposé à " et que cette motivation vient également du plaisir créé.
Mais le problème de l'utilitarisme et de l'utile vient de là : tout homme obéit à un intérêt conscient et inconscient, cet intérêt est déclenché par ce qu'il y a en lui (il est " disposé à ") provoquant du plaisir une fois qu'il est réalisé et ce plaisir motive alors l'homme qui renouvelle ses intérêts et ainsi de suite.

L'utilitarisme, tout comme l'utilité, s'enferme alors dans un cercle vicieux qui ne définit pas l'homme mais le décrit, l'utilité n'est pas une explication mais une explicitation : or un des rôles d'une définition est de pouvoir rendre compte d'une description et ce a-priori. La méthode employée par les utilitaristes ou celle que présuppose l'utile ne convient pas à une définition et encore moins à une définition concernant l'homme qui est sans doute l'être le plus changeant, dans ses apparences et ses manifestations, qui soit.
Effectivement, cette méthode prend comme base le passé sans toutefois l'historiciser. Elle ne tire pas quelque chose des faits mais constate que l'idée d'utilité leur convient assez bien. Ce faisant, elle considère alors simplement que puisque " c'était " alors " c'est " et donc " ce sera " car pour prendre en compte, pour concevoir et déceler l'idée de but - par conséquent celle d'intérêt ou d'utile -, il faut s'en référer uniquement à des actions datées, passées et terminées. Pour différencier la fin d'une action et le début d'une autre, l'utilitarisme pose comme séparation l'apparition d'une émotion, c'est à dire que l'utile ne se définira qu'à partir du moment où l'émotion sera consciente, où l'individu pourra parler de cette émotion : l'utile ne se définit encore que sur le passé.
C'est pourquoi il devient dès lors nécessaire d'admettre une idée de calcul conscient et inconscient qui, potentiellement, contiendrait le but, le résultat de l'addition. Pourtant la réduction d'une définition de l'homme à un caractère mathématique n'a jamais prouvé son exactitude par une démonstration : la méthode ne convient pas. Et une méthode statistique s'invalide par le fait qu'elle ne sait prendre le hasard en compte (que ce hasard soit réduit à un pourcentage ne résout pas le problème car pour prévoir quelque chose il faut nécessairement éliminer ce qui semble le moins probable) et que l'homme a toujours un rapport constant et continu à son environnement. Mais la véritable erreur vient de ce que ce n'est pas un enchaînement rationnel que suit ici l'utilitarisme mais un enchaînement logique, nécessaire à la validité du raisonnement en lui-même, et qui ne se soucie plus des faits. Kant, dans La critique de la raison pure, remarque qu' " une connaissance peut fort bien être complètement conforme à la forme logique, c'est-à-dire ne pas se contredire elle-même, et cependant être en contradiction avec l'objet ".

Concernant une définition de l'homme, la méthode des utilitaristes ou présupposée par l'utile est un sophisme : le raisonnement est conforme aux règles de la logique et néanmoins incorrect pour une définition.
Pour définir l'homme par l'utile, il faut suivre le raisonnement suivant : l'homme était ainsi dans le passé (il a toujours atteint un but - tourné vers le plaisir), donc l'est dans le présent (il recherche toujours un but donc doit le calculer) et le sera dans le futur ; si il est ainsi dans le présent donc il doit être ainsi en tout temps (il calcule plus ou moins consciemment son intérêt) puisque c'est prouvé par le passé.
Mais les " donc ", le " puisque " et le " si " ne sont pas rationnels, ils sont et resteront purement hypothétiques car ils ne sont alimentés que par des exemples passés (l'action présente doit se finir avant d'évaluer ses conséquences par rapport au calcul prévu). Or un exemple n'est pas une démonstration ou un argument en lui-même et ne peut servir de définition mais seulement d'explicitation. Le bond du passé au présent n'offre aucune légitimité : le calcul ne se voit pas dans le passé, il est présupposé par rapport à une action - ayant fait plaisir pour les utilitaristes.
Ainsi l'utile est toujours hypothétique mais refuse le statut d'hypothèse : Bentham dit clairement que l'on ne peut réfuter l'utile qu'au nom de l'utile, donc que l'utile est irréfutable. Mais si cela était vrai, il n'aurait pas besoin de s'appuyer sur l'expérience : il y a contradiction.

Cette erreur dans le raisonnement conduit, via la supposition inexacte d'un calcul, à un rapport faux et tronqué au temps, à l'idée que l'homme peut décider de s'extraire du temps afin d'étudier, de geler le contexte extérieur et d'en réunir les conditions nécessaires à son intérêt et son plaisir : à faire comme si le calcul n'avait pas eu lieu et n'était pas lui aussi objet de calcul mais " une fin n'est jamais qu'un effet pensé comme règle de construction de sa cause " (Ricoeur, Philosophie de la volonté).
Bergson, dans Essai sur les données immédiates de la conscience, écrit en effet ceci : " Ne me demandez pas si le moi [...] pouvait ou ne pouvait pas opter pour Y : [...] la question est vide de sens parce qu'il n'y a pas de ligne MO, pas de point O, pas de chemin OY, pas de direction OX. Poser une pareille question, c'est admettre la possibilité de représenter adéquatement le temps par de l'espace, et une succession de simultanéité " mais aussi que " c'est une question vide de sens que celle-ci : l'acte pouvait-il ou ne pouvait-il pas être prévu, étant donné l'ensemble complet de ses antécédents ? ". Le calcul de l'utile ne diffère pas le temps de l'espace : je peux arrêter mon corps ou suspendre mon esprit, le temps ne s'arrête pas pour autant. Tout calcul se retrouve alors caduque, obsolète dans le temps et manque son objet : " le temps ne demande pas à être vu, mais vécu " (Bergson).


Regardons maintenant les rapports entretenus par l'utile et l'action humaine. Une " bonne " action - une action utile - est une action " mesurée ", " équilibrée ", " naturelle ", le milieu entre deux extrêmes l'un conduisant à un plaisir (une chose) disproportionné et l'autre conduisant à une peine disproportionnée (l'opposé de cette chose) mais les deux étant complémentaires (pragmatisme).

Depuis Shaftesbury jusqu'à Bentham en passant par Hutcheson, la notion " d'équilibre " est définie comme une sensation, un ressenti qui est vécu : pour en penser quelque chose, l'homme doit l'avoir ressenti. Il s'agit ensuite de garder cet " équilibre " qui est en quelque sorte la garantie d'une bonne action puisqu'une bonne action provoque cette émotion.
Outre le fait que l'utilitarisme présuppose encore un calcul par la même erreur que celle vue plus haut, il applique également un effet en tant que cause. L'émotion, ressentie, résulte de quelque chose, elle ne naît pas ex-nihilo, elle est alors un effet et l'utilitarisme cherche à en faire une cause donc à inverser arbitrairement le rapport de l'un à l'autre. Sans doute cet état existe, mais rien ne prouve que l'homme qui ressent cet état provoque des actions conformes à l'intérêt du plus grand nombre : il suffit de penser à Socrate ou au Christ. " L'intérêt du plus grand nombre " pointe également une inversion du rapport de cause à effet : on déduit l'utile a-posteriori puis l'on constate qu'il résultait d'un intérêt. Dès lors on en vient à penser que tout intérêt mène à l'utile. Puis, comme tout homme peut se ramener à un intérêt selon ses idées et son vécu, on ramène alors l'homme à l'utile. C'est cette erreur dans le raisonnement qui permet à Kant de dire que l'on peut " prendre intérêt à une chose " sans pour autant " agir par intérêt " (Fondements pour la métaphysique des mœurs).
Suivant le raisonnement utilitariste, qui définit " l'harmonie " comme une sensation, il nous faut conclure que " l'harmonie " diffère d'un individu à l'autre et que la véritable harmonie est celle du plus grand nombre : ce n'est donc plus l'harmonie mais " l'harmonie dans l'harmonie ", tout comme c'était " l'utile dans l'utile ".
Mais qu'est-ce donc que ce plus grand nombre ? Il n'existe pas en-soi et doit toujours se définir par rapport à quelque chose d'extérieur : la société ou plus exactement un problème social sur lequel l'individu peut être interrogé et jugé afin de définir un " plus grand nombre " et un " petit nombre " regroupant tout ce qui diffère du " plus grand nombre ". C'est dire que l'utile et l'utilitarisme sont profondément ancrés dans un contexte social : l'utilité ne peut pas décrire l'Homme mais uniquement l'homme, donc certains hommes à un moment donné puisque le but et l'utile sont présupposés par le problème social, ils en font nécessairement parti en tant que critères discriminatoires.
De plus, en joignant " norme ", " harmonie " et " utilité ", l'action perd son caractère humain pour celui de l'animal. L'utilitarisme cherche à rendre à l'homme une chose qu'il a perdue depuis qu'il est homme : l'instinct. Un animal, s'il pouvait parler, répondrait immédiatement si on lui demandait " est-ce que c'est utile ? " ; un homme répondra " je ne peux pas le savoir " et un utilitariste répondra " il faut faire le calcul ", mais si le calcul est nécessaire c'est bien que l'utile résulte de quelque chose et qu'il faudra attendre sa justification ou non par les faits, donc par le passé et le contexte.
En outre, l'utilitarisme présuppose que l'homme qui ressent le sentiment de malaise ou qui se sent inutile préférera se mettre en question plutôt que de mettre en question la collectivité, or c'est justement cela qui différencie l'homme de l'animal.

L'utile induit les notions de causes et d'effets. Alors que l'utilitarisme ne peut penser une action en train de se faire (la conséquence restant hypothétique et l'intentionnalité se situant au départ de l'action), il semble que l'utile puisse y arriver à n'importe quel moment du temps en disant : telle cause produit tel effet donc cela sert à ceci… Mais puisqu'une telle chose est possible, cela prouve bien que l'homme agit dans un continuum qui dissout la notion d'utilité. E. Morin, dans la Nature de la nature, écrit bien que " cause et effet : probablement n'existe-t-il jamais une telle dualité, - en vérité nous sommes face à un continuum dont nous isolons quelques éléments ".


Hume a bien compris que l'utilité ne définit pas et n'est qu'une résultante, que l'utilité n'est qu'effet et non cause puisqu'il pose une structure de la nature humaine et définit l'utile comme ce qui conserve cette nature : ce n'est pas l'utilité qui définit l'homme, ni l'homme qui définit l'utilité. L'utilité résulte d'un contexte (social, émotionnel, instantané, politique…) et ne prend un sens que dans celui-ci.
En cherchant à extraire la notion d'utilité de son contexte pour en faire une définition de l'être, elle perd tout son sens et nous n'arrivons pas à penser une nature de l'homme en termes d'utile ou d'inutile car nous prenons une caractéristique pour le caractère. Comme toute caractéristique, elle peut alors se retrouver partout, ce qui ajoute à la confusion, mais ne répond jamais au " pourquoi " sans s'ancrer ou se référer obligatoirement à ses conditions d'apparitions.
Une définition est tenue en effet d'être indépendante des contextes, c'est à dire qu'elle doit pouvoir rendre compte des différences qui se trouvent entre eux et non s'expliquer par eux seuls. Aristote, dans les Topiques, comprend le terme de définition comme " une proposition qui énonce l'essence d'un être ou d'une chose ", un terme qui s'extrait justement des conditions, du contexte.
En voulant faire de l'utilité l'essence de l'homme, " les utilitaristes en viennent à un certain conservatisme […] qu'il est nécessaire à chaque fois de situer dans son contexte historique, politique et social, […] et à déboucher prudemment sur des projets d'institutions nouvelles, des moeurs nouvelles, assez orientées finalement vers des solutions socialisantes et solidaristes, plus conformes à l'équité et, pour une part, aux aspirations égalitaires du temps " (R. Daval, Encyclopédie Universalis). Nous avons vu que l'utilitarisme et l'utile en tant que tel se constituent uniquement sur le passé, c'est pourquoi cette analyse de R. Daval mettant l'accent sur le côté conservateur donc sécurisant n'a, somme toute, rien de surprenant.
Ajoutons enfin une dernière chose pour conclure : si l'utilité définissait l'homme, cela signifierait que l'homme la recherche, c'est à dire qu'il cherche à conserver des conditions dans lesquelles il se trouve déjà. Or nous avons vu que cela caractérise plutôt l'animal puisque l'homme à la capacité d'intégrer ce qu'il conserve - les habitudes - afin, non pas de les améliorer (cela supposerait qu'elles soient encore conscientes donc non intégrées), mais d'en explorer les possibilités pour en créer de nouvelles : le génie et l'enfant caractérisent cela à merveille - ou tout simplement le fait que l'homme marche sans y prêter attention. Ni l'utilité, ni sa recherche ne peuvent alors définir l'homme.